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Que penser de la nouvelle situation politique en France ?


Une analyse non partisane de la situation politique est possible, elle est au moins aussi nécessaire pour comprendre l’évolution en cours de notre société que les analyses qui se font du point de vue des anciens partis majeurs, comme le PS, le LR ou des partis nouveaux comme EM et la France insoumise pour ne pas mentionner d’autres anciens partis comme le PC, le FN, les RG etc…. L’analyse ci-après, sans prétention d’être complète ou synthétique, aligne une série de remarques qui sont des interrogations plus que des affirmations.

Le premier changement

Vers le technocratisme ?


1) Il y a des changements objectifs dont on peut se demander s’ils sont temporaires ou non et quel sera leur impact sur notre quotidien, aujourd’hui et demain. Le premier est la recomposition du groupe usuellement assez stable, sur une à deux décennies, des personnes connues pour leur engagement politique et occupant la scène médiatique, localement et nationalement avec des fréquences certes variables de passage sur les différents médias. Nous allons apprendre à les connaître et ils auront les moyens d’influer sur notre quotidien. Cette recomposition a deux dimensions.

2) La première concerne le fait pas tant que seule une partie de ce groupe est encore là, mais que celles qui demeurent sont souvent des personnes qui ne semblent pas « fidèles » à leur parti d’avant . Avant, appartenir à un parti signifiait faire un distinguo clair entre les discussions internes et la défense de la ligne du parti à l’extérieur, parce que l’appartenance au parti reposait sur des éléments idéologiques, des convictions de base fortes et porteuses d’enjeux de société. Il fallait rester soudés, même sur les points non fondamentaux. Sur ceux-là, on se mettait d’accord en adoptant une position commune, selon un processus respectant certaines règles propres à chaque parti. Avant la ligne de chaque parti était claire. Et l’objectif était de « prendre le pouvoir » pour mettre en application ce qui découlait des convictions de base.

3) A vrai dire « Avant » n’est peut-être pas avant mai-juin 2017. Il faudrait faire un retour arrière assez long pour montrer que depuis pas mal de temps ces lignes partisanes ne sont plus bien claires. La droite depuis longtemps diverse, s’est, pour une part peut-être majeure dans l’opinion, modernisée, humanisée, quand la gauche, elle aussi diverse de longue date, a fait naître en son sein une part devenue « de gouvernement », peu étatiste. Bref, la droite et la gauche ont maintenu la fiction d’une France coupée en deux blocs, s’opposant sur tout face au public, prenant le pouvoir en alternance. Mais en fait chaque bloc avait connu un processus nourrissant la montée, au sein de chacun, d’une « division » bien forte et proche de l’autre sur presque tous les sujets : la droite libérale moderniste humaniste et européiste et la gauche de gouvernement socio-libérale tout aussi européiste.

4) Emmanuel Macron a fait en quelque sorte le pari de mettre les électeurs, charmés par l’un ou l’autre de ces courants, en marche ensemble sur un tandem improvisé. Libérez plus avec la promesse que ce « plus libéral », de droite, conduirait à un « plus de protection », de gauche, avec un programme a priori commençant avec la loi travail et la modernisation-moralisation de la vie politique. La protection venant après. En fait les ralliements attendus de membres de l’ancienne classe politique au mouvement EM ont été modestes : les défections socialistes rares, François Bayrou inespéré, et qui malgré son rôle qui a été crucial doit partir, car sous l’œil du soupçon étayé par les medias. Les ralliements de droite avaient été encore plus rares, mais la division avancée a obtenu de belles places dont la tête du gouvernement, et d’autres attendent en se contentant pour le moment de se montrer constructifs.

5) Que sait-on de la diversité des marcheurs mués en députés, et prêts eux à former la nouvelle élite associée au gouvernement– temporairement, au moins pour cinq ans, à l’assemblée nationale et puis avec les autres élections à venir, localement ? Des premiers échos, il semble qu’ils se targuent de compétences si ce n’est politiques, « techniques », acquises dans la "vraie vie" (non politique), soulignant l’importance des chefs d’entreprises et de la proportion de femmes en leur sein. EM est bien une technocratie et une construction technocratique de la politique : illustrée par la nomination aux affaires européennes de la directrice de l’ENA.

6) Les marcheurs se sont engagés à soutenir le président dans ses grands chantiers et en premier dans la réforme du code du travail et pour le reste ils pensent garder une certaine autonomie personnelle. La conviction qui les lie c’est qu’il faut libérer, réformer vite pour être efficace, pour avoir des résultats. En fait inverser la courbe du chômage et de la croissance, ce qui est le rêve « normal » de tout président qui veut être apprécié. La plupart des marcheurs n’étaient pas des élus locaux et n’ont pas fait beaucoup de réunions publiques ni de débats avec leurs concurrents. L’envie leur viendra peut-être en renouvelant la classe politique. Pour le moment, le pouvoir semble avoir été saisi faire une gestion « technique » de la crise économique et du chômage à l’aide de personnes qui amènent leurs expertises personnelles. Et qui sont rejointes de droite et de gauche par ceux qui partagent cette « priorité ».

Le deuxième changement

Adieu aux idéologies, vive le spectacle populaire ?


7) Le deuxième changement tient dans la place du peuple dans ces changements. EM semble vouloir gouverner le peuple pour le peuple et pense que le peuple lui a donné mandat pour mener à bien ses cinq grands chantiers. Pour moraliser la vie politique on peut dire a priori qu’EM a raison. Peut—être a-t-il en tête qu’au-delà de la sanction des électeurs habitués à un élu à réélire, qu’au-delà de la sanction légale qu’appliquent les juges, il y a une certaine éthique exigée par la vox populi qui dit il y a des choses qui ne doivent pas se faire, des privilèges qui ne sont pas « justes ». On écouterait la vox populi, comme le projet EM serait issu d’une grande enquête menée par les marcheurs auprès des français (de manière tout à fait non scientifique, en tout cas non publiée). A première vue un grandiose micro-trottoir qui vaut bien les rencontres des candidats sur les marchés.

8) Les chantiers de simplification de la vie des PME et de dédoublement des classes d’école dans certaines zones ne susciteront certes pas que des débats techniques ; l’idée générale qui les soutend est certainement ressentie favorablement : la simplification administrative et le souci de l’éducation sont consensuels, reste à voir les modalités. Les deux autres chantiers concernent l’un la réforme du droit du travail, l’autre la refondation de l’Europe.

9) Dire que le peuple a donné mandat à EM de mener une profonde réforme du droit du travail me paraît inexact. Les votes Le Pen, Mélenchon, Hamon et quelques autres du premier tour étaient clairement hostiles à cela ; les péripéties de la Loi El Khomri l’avaient montré également. EM s’en fiche. Après consultation pour voir tout ce qui semble nécessaire pour bien libérer les facilités réclamées par les employeurs et ce qui semble nécessaire et possible de mettre comme « garde-fou » pour minimiser l’opposition sociale, EM veut passer en force en espérant une réussite rapide à l’Allemande : réduction du chômage, avec des emplois peu coûteux pour fourbir la croissance. Evidemment il y a un hic : cela fait des années que les entreprises allemandes fonctionnent dans un environnement nourri par 50% de plus de R&D en proportion du PIB qu’en France. La compétitivité n’est pas seulement dans le droit et le coût du travail dont s’accommodent très bien les entreprises étrangères déjà en France ou qui y investissent.

10) Sur la refondation de l’Europe, ici comme ailleurs à part sur la réforme du travail, rien n’est clair : que va lancer EM ? Si le peuple rêve encore d’Europe, ce n’est pas de celle que nous avons. Certes le peuple parait sentir que quitter les accords existants, quitter l’Euro pourrait être hasardeux, mais c’est parce que nous y paraissons pieds et poings liés, et certainement pas embarqués pour des opérations qui amèneraient des lendemains meilleurs. Il n’est pas sûr que sur toutes les questions européennes, les européistes de la droite modernisée et ceux de la gauche libérale de gouvernement aient les mêmes options. Que ce soit l’agriculture, l’immigration, la sécurité, la défense, les traités internationaux de commerce ou l’environnement. Et EM ne semble pas vouloir embarquer les Français, les Européens de base, dans des opérations faisables et capables de les mobiliser tout en paraissant prometteuses pour l’avenir.

11) L’entrée de Nicolas Hulot dans le gouvernement a mis l’éclairage sur la transition écologique qui pourrait devenir un nouveau domaine régalien ? Ce n’était pas visible dans l’EM de la présidentielle, mais cela est apparu après. La transition écologique pour laquelle EM n’a pas demandé de mandat ni annoncé de grand chantier a sa place dans l’imaginaire du peuple des électeurs, malgré les scores de misère des « écologistes ». Sur ce point une masse de non électeurs d’EM sont en espérance attentiste.

12) La place donnée au peuple, son rôle attribué, n’apparaissent pas bien importants. Les élus à l’assemblée l’ont été avec la plus forte abstention depuis plus d’un demi-siècle, ils forment donc un corps intermédiaire peu représentatif : si on retire également les blancs, le bloc majoritaire a été élu par un Français sur six. Ils ne semblent pas avoir l’intention de consulter leur base mais de faire bénéficier la France de leurs compétences. Le gouvernement va, pour le code du travail et autres peut-être, interroger les syndicats dits représentatifs qui eux- mêmes ne syndiquent pas un travailleur sur six. Difficile de soutenir l’idée qu’enfin le peuple est écouté. Les ordonnances sont réputées devoir être prises avant la fin de l’été. Le peuple appréciera à la rentrée. Les optimistes vont scruter la courbe du chômage – tous les trois mois seulement- et de la croissance. Les autres la montée des working poor et le déficit du commerce extérieur.

13) Il y aura aussi d’autres évènements heureux ou malheureux, pour distraire notre attention. Du Pain et des Jeux préconisait Néron pour occuper le peuple. EM se veut lui Jupiter. Nous aurons d’autres scènes après celle de Poutine à Versailles ou de la poignée de main à Trump. Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. A côté de la gestion technocratique, EM c’est aussi la politique spectacle. La foule aime. Mais la foule ce n’est pas la démocratie et le pouvoir du peuple. Et Jupiter tonnera peut-être sur un thème ou un autre en fonction de l’actualité.

14) Est-ce la fin des clivages idéologiques qui seraient solubles dans l’espoir de la réussite technocratique ? N’y aurait-il plus que dans les extrêmes, le rêve et la revendication égalitariste universelle d’un côté et le rêve et la revendication égalitariste identitaire – en fait communautariste- de l’autre ? La France insoumise d’un côté, le FN de l’autre sont-ils des dinosaures ou bien la proportionnelle promise par EM va-t-elle les remettre en selle ? Ou bien auront-ils l’occasion lors de tel ou tel train de mesures heurtant leur idéologie et leurs convictions de mobiliser de manière importante dans la rue ?

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.
Le 22 juin 2017


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