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Macron : une régression politique, économique et sociale.


Après six mois de présidence se posait déjà la question du dévoiement de la démocratie et de la transformation de la scène politique en spectacle médiatique. Après un an, deux caractéristiques s’affirment. Elles font de notre président un fauteur habile de régression politique, économique et sociale. Cette année confirme en effet d’une part une méthode non démocratique de gouvernement plutôt caractéristique d’un monde très ancien, pré-moderne. D’autre part, il a engagé fermement la mise au pas de la société française selon le schéma imaginé par les libéraux de la société du Mont pèlerin qu’Hayek avait constituée en 1947 en réaction à la généralisation du keynésianisme. En oubliant l’écologie.

Macron suit la méthode que Margaret Thatcher a affinée progressivement, à compter de sa prise de pouvoir en mai 1979. Cette voie empruntée à travers le monde entier, n’y a certes ni restauré une forte croissance – mais n’a pas endigué le productivisme-extractivisme-, ni permis la réduction des inégalités. Elle a plutôt provoqué leur aggravation avec plus de pauvreté et une hyper-concentration des richesses.

Modifiant l’ISF, Macron a offert 7 milliards d’euros aux plus riches et par la « flat tax » à 30% sur les revenus du capital, est devenu à l’évidence le président des « hyper » riches. Macron pousse en outre à aller toujours plus loin pour flexibiliser le travail et les travailleurs. Il déstabilise les institutions de la représentation sociale, il incite à la mobilité permanente, préférant l’ubérisation des emplois à des statuts rigides correspondants à des métiers. Il glorifie la liberté en jouant sur le thème de la concurrence, une concurrence illusoire. Il souligne l’efficacité monétaire qu’elle permet, mais sans reconnaître que ses bénéfices sont captés pour partie par les premiers de cordée et surtout par les actionnaires directement et en sus, indirectement, par les hyper-riches via les paradis fiscaux.

Macron chamboule la France d’une manière non démocratique.


L’analyse non partisane de la situation politique doit remarquer qu’Emmanuel Macron s’est porté à la présidence en perpétrant une opération de type coup d’Etat, certes en respectant les lois mais en contournant les institutions supposées démocratiques en place et destinées à encadrer l’élection du chef de l’Etat.

Nous avons un système de démocratie représentative avec des corps intermédiaire et ce sont les partis politiques qui désignent leurs candidats, d’une manière ou d’une autre. Les principaux partis en étaient venus à imaginer la nécessité d’organiser des primaires. Le paysage politique opposant la droite à la gauche était là avec des assemblées tenues très majoritairement par la gauche aux niveaux national, régional, départemental. On pouvait s’attendre à ce que le large mécontentement vis-à-vis du quinquennat de Hollande conduise au retour de la droite au pouvoir.

Ce mouvement de balancier pouvait être atténué dans son ampleur par une candidature de renouveau à gauche. Macron, hors de tout parti, a anticipé l’impossible réélection de Hollande. Comme le montre l’analyse de ses comptes de campagne, plus d’un an avant sa sortie du gouvernement, il prépare sa tentative de coup populiste au centre appuyé par les milieux d’affaires. Avec l’aide de ceux qu’il faut bien appeler des comploteurs, comme Gérard Collomb, il a mis en place une stratégie de prise de pouvoir à la hussarde. Certes il a bénéficié de circonstances favorables qui ne lui doivent rien. En particulier la tentative parallèle de Mélenchon de coup populiste à gauche, non finançable sur le même pied et qui n’a pu entraîner toute la gauche. Une partie de la gauche sociale libérale ou centriste pouvait donc imaginer en Macron le successeur caché de Hollande. Il s’en est mollement défendu. Et de l’autre côté, il a profité de la défaite de Juppé et de ce qu’une partie de la droite, au rythme des péripéties grotesques de la campagne de Fillion, a imaginé infiltrer les novices d’en marche. Ces plutôt jeunes, recrutés parmi ceux qui réussissent et qui voient leur avenir économique de manière positive, branchés et modernes, espèrent dans ce président jeune et dynamique. Il a promis de libérer les initiatives, de récompenser ceux qui réussissent et néanmoins, bien sûr, de se soucier de ceux qui sont au bord de la route mais qui doivent faire les efforts nécessaires pour s’en sortir.

Les circonstances aidant, la réussite a été, de justesse, au rendez-vous du plus gros budget dépensé pendant la campagne. Passer le premier tour et ensuite obtenir l’élection avec un soutien loin d’être majoritaire et qui ne permet en aucune manière au président Macron de répéter comme il le fait qu’il a été élu pour appliquer son programme.

Au premier tour ¾ des électeurs inscrits sont allés voter et le candidat Macron a glané 24% des voix soit un peu plus de 18% de l’électorat, profitant d’une campagne électorale rocambolesque. Au deuxième tour 66% des électeurs se sont exprimés, avec un taux record de blancs ou nuls. Le vote en sa faveur n’a alors été le fait que de 25% des votants. Ils se répartissent ainsi selon un sondage IPSOS/SOPRA/STERIA :15% pour le renouvellement politique qu’il représente, 7% pour son programme, 3% pour sa personnalité. Bref seuls 7% des votants l’ont élu pour qu’il applique son programme.

L’assemblée qui le soutient est issue là encore d’un mouvement peu démocratique. Lors des législatives, moins de la moitié des Français sont allés voter au premier tour, moins de 43% au second tour. La domination écrasante au parlement des députés de la République en marche, qui soutient les réformes décidées en petit comité autour du président Macron, n’a donc pas obtenu le soutien populaire qui est prétendu. Certes les élus en marche n’avait en général pas de mandat des électeurs locaux autre que de soutenir Macron.

Le Président Macron est donc celui d’une régression démocratique.

Il impose ses réformes sans discussions et négociations préalables. Quand un rapport technique lui est remis, il en tire argument pour en prendre les éléments principaux et les inscrire dans une loi de réforme. Ces éléments avaient été pour le moins suggérés au rapporteur, à partir du programme du candidat Macron, puisqu’il va répétant : je fais ce que j’ai dit que je ferai. Et il n’entend pas, semble-t-il, en bouger d’un iota, même si manifestement, ce n’est pas pour appliquer ce programme qu’il a reçu les voix suffisantes pour être élu.

Quand la réforme est préparée, tous les éléments ne sont pas publiés, mais sur la plupart des grandes lignes, il ouvre une période de concertation. C’est-à-dire que les représentants des syndicats, des ong, sont invités à venir présenter leurs remarques, leurs demandes de modification. Ils sont écoutés, mais il ne s’agit pas de négocier la construction de la reforme sur tel ou tel sujet. Ensuite le parlement doit entériner. Au plus vite quand on utilise les ordonnances Pour la réforme du travail (janvier 2018) et en avril pour la réforme de la sncf, dont la deuxième partie sera sur ordonnances. Avec la loi sur l’immigration, il y a débat, même au sein de ceux qui doivent leur mandat de député à la blitz-election de Macron : un nombre important d’entre eux rechignent.

Pour accomplir cette réduction de l’importance des corps intermédiaires, il contourne le rôle des syndicats en ayant introduit cette possibilité de référendum dans les entreprises. A Air France, les salariés ont cependant en quelque sorte entériné ce que les syndicats demandaient et le pdg désavoué par le non à son référendum, a démissionné. Et il veut réduire l’importance de la représentation nationale, diminuer l’importances des députés, en en réduisant le nombre : ils deviendront moins que jamais en contact avec leurs électeurs qui ne seront plus vraiment leurs mandants. Comme c’est déjà le cas pour les députés européens, dont on ne fera plus de listes régionales, il n’y aura plus que des listes nationales. On voit clairement que tout cela ne rapproche ni le gouvernement du peuple et de ses représentants, ni l’Europe du citoyen de base.

La modernité avait apporté la démocratie, et le libéralisme politique a donné la souveraineté au peuple qui la délègue à des représentants, révocables. Sur des questions aussi fondamentales que l’organisation du travail de tout un chacun, ou de la réforme d’un service public de transport que l’on peut considérer comme essentiel, peut-on approuver que les orientations et les décisions soient le seul fait du Prince ? Cela est pourtant ce que le président Macron impose aux Français, ce qui est indubitablement une procédure archaïque.

Le peuple français supposé mandant de Macron est en fait largement dépouillé de toute possibilité de discuter et encore moins de contester ce que décide le président Macron. Aussi commence-t-il à grogner. Mais il est en quelque sorte secoué de toutes parts, de manière différente, et pas suffisamment pour aller massivement dans la rue. Mais les protestations ponctuelles se multiplient. Le président après avoir annoncé que sa parole serait rare surtout aux journalistes qui ne comprennent pas sa pensée complexe a changé de tactique.

Il a décidé de parler directement – même via les médias- au peuple, en essayant de s’en rapprocher. Il montre sa compassion, froide certes, pour les moments un peu difficiles qu’il lui impose pour son bien. Compassion vis-à-vis des cheminots. Il remercie les retraités pour leur contribution à la csg. Et en même temps il montre sa détermination, en usant de la force et en musclant la loi contre les migrants. Après un recul sur le projet de Notre Dame des Landes, l’intransigeance sur le futur des lieux inutiles maintenant pour ce projet, a amené des opérations de police de type militaire. Le président chef des armées a montré ses muscles aussi en Syrie, tandis que les forces françaises en Afrique sont à la peine. Il parle d’égal à égal avec Trump ou Poutine.

Macron est drapé dans la tenue du chef suprême, qui redresse le pays, puis prendra soin, une fois le bon fonctionnement restauré, de ceux qui n’auraient pu malgré leurs efforts, améliorer leur situation durant cette première période de remise en ordre. A voir, mais les éléments mis en place depuis un an ont provoqué une évolution négative difficilement réversible.

La France soumise à la potion Thatcher pour rêver d’intelligence artificielle


Cinquante ans après, mai 1968 résonne encore. De toute la force émotionnelle et symbolique qui a traversé une partie de la planète. Les sociétés ébranlées, n’ont pu prendre le tournant dont ces manifestations montraient l’impérieuse nécessité. Au contraire les sociétés ont foncé dans une voie en impasse où elles se sont engagées en suivant les recettes de Mme Thatcher. La France résistait à s’impliquer totalement sur ce chemin. Macron s’emploie à faire sauter ces résistances pour propulser la société française sur cette voie sans issue qu’il vante en montrant les premiers de cordée qui escaladent des sommets et en faisant rêver d’intelligence artificielle et d’un monde nouveau qui fleure bon la science-fiction.

Sur le travail, il tente de briser les forces syndicales, ce qui est dans la ligne directe de Thatcher. Il le fait après avoir fait éclater les partis politiques et en se référant à l’Allemagne. Pourquoi l’Allemagne ? Parce qu’elle est LA puissance économique européenne, la seule qui fasse à elle seule de l’Europe la première puissance commerciale du Monde. La France tentant d’être – avec la Grande Bretagne qui vient de quitter l’Europe- LA puissance militaire européenne la seule qui compte avec les Etats-Unis…

Pourtant si on s’intéresse à la réduction de la pauvreté, on pourrait trouver mieux comme référence. En Allemagne la pauvreté reste aujourd’hui plus importante qu’en France. Que l’on choisisse comme référence le taux de 60%, de 50% ou de 40% du revenu médian, en France le % de pauvres est nettement plus faible qu’en Allemagne. Mais là n’est pas le focus. Le chômage officiel a été bien réduit en Allemagne et la recette technique semble être la méthode allemande de Hartz, baisser le coût du travail, réduire le nombre des fonctionnaires et les rigidités statutaires.

Baisser le coût du travail est donc le leitmotiv de Macron. Pourtant, toujours dans la comparaison, on remarque que la performance de l’industrie Allemande ne peut être mise sur le compte du niveau de salaire et des cotisations sociales : au 4ème trimestre 2017, le coût horaire chargé dans l’industrie manufacturière était de 38,7 euros en France et de 41,8 euros en Allemagne. Dans le même temps l’excédent commercial extérieur allemand, supérieur à celui de la Chine, représente 8% de son PIB (trop élevé, les règles européennes le plafonnent à 6%), essentiellement de produits industriels. Alors que la France est en déficit. La différence tient à ce que vendent les Allemands, des produits réalisés avec beaucoup de R&D. Depuis des années ils dépensent en R&D, au total et en % de leur PIB, beaucoup plus que la France : presque 3% aujourd’hui quand nous sommes légèrement au-dessus de 2%. Et si nous pouvons rêver d’intelligence artificielle, très concrètement l’Allemagne est le quatrième fabricant mondial de robots (nous en fabriquons 7 fois moins) et dans l’industrie allemande il y a 301 robots pour 10 000 travailleurs quand ce taux est de 127 en France.

La formation est une clé de la maternelle à la recherche en passant par l’apprentissage. Le dynamisme ancien de l’apprentissage et des formations professionnelles comparé à la France est bien connu, le fait qu’il y ait un enseignant pour 9 enfants à la maternelle en Allemagne, mais un enseignant pour 29 enfants en France l’est moins. L’écart est criant. Bref s’attaquer au travail, sans mesures fortes pour la recherche et l’enseignement ne permettront pas à Macron de nous faire rattraper l’Allemagne. En revanche la loi travail, la disparition d’une partie de l’ISF (soit 7 milliards), la flat tax pour les revenus du capital de 30% sont là des mesures qui favorisent les plus riches et l’aggravation des inégalités.

Surtout qu’elles ont déjà été complétées par la CSG pour les retraités qui touchent plus de 1300 euros par mois, et par la réduction de l’APL. La seule mesure positive pour les ménages moyens est la promesse de suppression de la taxe d’habitation qui devrait concerner 80% des ménages en 2020. Peut-être y en aura-t-il d’autres. Son slogan était qu’il protégerait, après avoir libéré. Enfin, en principe, il fait tout cela en même temps. Cependant il faut observer qu’il s’attache surtout jusqu’ici à libérer, côté économie. Pour les questions concernant les mœurs, la laïcité, il n’a pas encore montré ses réformes.

Il s’est attaché principalement à libérer les forces de l’entreprise, les forces des premiers de cordée, l’investissement que peuvent réaliser les capitalistes. Et il s’efforce d’ouvrir pleinement la France au jeu de la concurrence. Il faut donc transformer la SNCF en société anonyme, laisser partout faire le libre jeu de la concurrence. Concurrence est un beau mot qui sent son 19ème siècle. Il semble la clé pour permettre aujourd’hui la petite start-up, innovante et inventive comme il signifiait la liberté pour toutes les PME selon Mme Thatcher.

Mais la réalité de monde d’aujourd’hui c’est une compétition à tout prix, avec des firmes géantes qui ne s’embarrassent pas de fair-play et qui ont les soutiens de leurs Etats pour faire condamner les autres dans des tribunaux d’arbitrage ou ailleurs. Voire pour intervenir dans les élections. Les tribunaux américains ont condamné quelques firmes et banques françaises qui ne respectaient pas les interdits commerciaux du gouvernement américain.

Et dans l’intelligence artificielle qui va nous emmener dans un monde meilleur, quelle concurrence ! Une vrai « pseudo » concurrence, avec des monopoles mondiaux qui gouvernent nos vies. Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, sont des firmes hyper-géantes, qui organisent nos sociétés, sans aucun contrôle démocratique. Ils optimisent – ou/et cachent- le placement de leurs profits. Des gains réalisés par la privatisation de ce que sont nos biens communs – et en premier nos données personnelles- dont la gestion est abandonnée.

La compétition de ces firmes américaines et du gouvernement américain, les stratégies chinoises sont des politiques agressives de promotion de leurs économies nationales. L’Europe puissance commerciale, c’est l’Allemagne. La France et son déficit, brandissent cependant l’étendard du libre-échange. Y compris quand notre agriculture où entre autres les protections sanitaires sont en jeu. Ainsi, bien que l’opinion publique y soit largement défavorable, le président Macron s’apprête à faire adopter le CETA et voudrait retailler un traité avec les Etats-Unis malgré les mesures unilatérales de protection prises par Trump.

Plus largement Macron ne s’est manifestement pas tourné vers l’écologie et la transition nécessaire qui pourraient redonner une vision et un espoir aux Français : pas un mot sur cette question dans ses deux interviews successifs d’avril 2018.Malgré un habile traitement médiatique des accords de Paris sur le climat, le bilan français comme mondial est décevant.

Sur l’Europe, quelles que soient les options, on ne peut guère trouver d’avancée ; là certains l’attendaient sur l’euro ou pour organiser avec l’Allemagne un meilleur accueil des réfugiés. C’est ici encore tout le contraire qui est offert avec cette incroyable loi concernant l’immigrant qui a remué jusqu’à certaines bonnes consciences des députés d’en marche.

Quelle perspective ?


Si la croissance mondiale et européenne se maintient – tant que la bulle financière n’éclate pas- la petite croissance française se maintiendra elle aussi, à moins que les mécontentements sociaux s’amplifient.

Mais la régression politique : la démocratie remplacée par la technocratie pilotée par un pouvoir quasi-monarchique, et la régression économico-sociale : l’aggravation des inégalités avec l’essor des hyper-riches, vont se poursuivre. La marche en avant vers l’humanité augmentée balbutie aux Etats-Unis et en Chine : Macron rêve d’y accrocher quelques wagons français. Ainsi la désolation du déclin économique et social commencé par Sarkozy et continué par Hollande se meut en rêve de futur de science-fiction pour les plus geeks et les plus riches.

Mais on est loin d’avancer en tenant compte de la vision qu’avait exprimée après mai 1968 Paul Ricoeur, supposé maître à penser de Macron- et où manquait la dimension écologique qui est venu accroître l’impérieuse nécessité de vraies réformes, progressives.

« l’Occident est entré dans une révolution culturelle (…) C’est une révolution culturelle parce qu’elle met en cause la vision du monde, la conception de la vie sous-jacente à l’économique, au politique et à l’ensemble des rapports humains. Cette révolution attaque le capitalisme non seulement parce qu’il échoue à réaliser la justice sociale mais aussi parce qu’il réussit trop bien à séduire les hommes* »

Tout est à refaire. Et ce ne sont ni les travailleurs ubérisés et sous-payés ni les robots anthropoïdes ou algorithmiques qui le feront. Ceux-là sont dénués d’émotions, rationnels et efficaces. Si « en même temps » qu’ils travaillent, ils nous donnaient les moyens de vivre, humainement, en prenant soin les uns des autres ? Mais mettre la technique au service de l’humain ne peut se faire en cherchant son efficacité maximum, promise par une « pseudo » concurrence au service du capital sous toutes ses formes et de son accumulation. Il est encore temps de penser autrement la façon de changer ce qui doit l’être. C’est ce que proposent les convivialistes.

* Paul Ricoeur, Réforme et révolution à l’Université, Revue Esprit 1968

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1. Convivialiste.
Le 7 mai 2018







En juin 2017, que pouvait-on penser de la nouvelle situation politique en France ?


Une analyse non partisane de la situation politique est possible, elle est au moins aussi nécessaire pour comprendre l’évolution en cours de notre société que les analyses qui se font du point de vue des anciens partis majeurs, comme le PS, le LR ou des partis nouveaux comme EM et la France insoumise pour ne pas mentionner d’autres anciens partis comme le PC, le FN, les RG etc…. L’analyse ci-après, sans prétention d’être complète ou synthétique, aligne une série de remarques qui sont des interrogations plus que des affirmations.

Le premier changement

Vers le technocratisme ?


1) Il y a des changements objectifs dont on peut se demander s’ils sont temporaires ou non et quel sera leur impact sur notre quotidien, aujourd’hui et demain. Le premier est la recomposition du groupe usuellement assez stable, sur une à deux décennies, des personnes connues pour leur engagement politique et occupant la scène médiatique, localement et nationalement avec des fréquences certes variables de passage sur les différents médias. Nous allons apprendre à les connaître et ils auront les moyens d’influer sur notre quotidien. Cette recomposition a deux dimensions.

2) La première concerne le fait pas tant que seule une partie de ce groupe est encore là, mais que celles qui demeurent sont souvent des personnes qui ne semblent pas « fidèles » à leur parti d’avant . Avant, appartenir à un parti signifiait faire un distinguo clair entre les discussions internes et la défense de la ligne du parti à l’extérieur, parce que l’appartenance au parti reposait sur des éléments idéologiques, des convictions de base fortes et porteuses d’enjeux de société. Il fallait rester soudés, même sur les points non fondamentaux. Sur ceux-là, on se mettait d’accord en adoptant une position commune, selon un processus respectant certaines règles propres à chaque parti. Avant la ligne de chaque parti était claire. Et l’objectif était de « prendre le pouvoir » pour mettre en application ce qui découlait des convictions de base.

3) A vrai dire « Avant » n’est peut-être pas avant mai-juin 2017. Il faudrait faire un retour arrière assez long pour montrer que depuis pas mal de temps ces lignes partisanes ne sont plus bien claires. La droite depuis longtemps diverse, s’est, pour une part peut-être majeure dans l’opinion, modernisée, humanisée, quand la gauche, elle aussi diverse de longue date, a fait naître en son sein une part devenue « de gouvernement », peu étatiste. Bref, la droite et la gauche ont maintenu la fiction d’une France coupée en deux blocs, s’opposant sur tout face au public, prenant le pouvoir en alternance. Mais en fait chaque bloc avait connu un processus nourrissant la montée, au sein de chacun, d’une « division » bien forte et proche de l’autre sur presque tous les sujets : la droite libérale moderniste humaniste et européiste et la gauche de gouvernement socio-libérale tout aussi européiste.

4) Emmanuel Macron a fait en quelque sorte le pari de mettre les électeurs, charmés par l’un ou l’autre de ces courants, en marche ensemble sur un tandem improvisé. Libérez plus avec la promesse que ce « plus libéral », de droite, conduirait à un « plus de protection », de gauche, avec un programme a priori commençant avec la loi travail et la modernisation-moralisation de la vie politique. La protection venant après. En fait les ralliements attendus de membres de l’ancienne classe politique au mouvement EM ont été modestes : les défections socialistes rares, François Bayrou inespéré, et qui malgré son rôle qui a été crucial doit partir, car sous l’œil du soupçon étayé par les medias. Les ralliements de droite avaient été encore plus rares, mais la division avancée a obtenu de belles places dont la tête du gouvernement, et d’autres attendent en se contentant pour le moment de se montrer constructifs.

5) Que sait-on de la diversité des marcheurs mués en députés, et prêts eux à former la nouvelle élite associée au gouvernement– temporairement, au moins pour cinq ans, à l’assemblée nationale et puis avec les autres élections à venir, localement ? Des premiers échos, il semble qu’ils se targuent de compétences si ce n’est politiques, « techniques », acquises dans la "vraie vie" (non politique), soulignant l’importance des chefs d’entreprises et de la proportion de femmes en leur sein. EM est bien une technocratie et une construction technocratique de la politique : illustrée par la nomination aux affaires européennes de la directrice de l’ENA.

6) Les marcheurs se sont engagés à soutenir le président dans ses grands chantiers et en premier dans la réforme du code du travail et pour le reste ils pensent garder une certaine autonomie personnelle. La conviction qui les lie c’est qu’il faut libérer, réformer vite pour être efficace, pour avoir des résultats. En fait inverser la courbe du chômage et de la croissance, ce qui est le rêve « normal » de tout président qui veut être apprécié. La plupart des marcheurs n’étaient pas des élus locaux et n’ont pas fait beaucoup de réunions publiques ni de débats avec leurs concurrents. L’envie leur viendra peut-être en renouvelant la classe politique. Pour le moment, le pouvoir semble avoir été saisi faire une gestion « technique » de la crise économique et du chômage à l’aide de personnes qui amènent leurs expertises personnelles. Et qui sont rejointes de droite et de gauche par ceux qui partagent cette « priorité ».

Le deuxième changement

Adieu aux idéologies, vive le spectacle populaire ?


7) Le deuxième changement tient dans la place du peuple dans ces changements. EM semble vouloir gouverner le peuple pour le peuple et pense que le peuple lui a donné mandat pour mener à bien ses cinq grands chantiers. Pour moraliser la vie politique on peut dire a priori qu’EM a raison. Peut—être a-t-il en tête qu’au-delà de la sanction des électeurs habitués à un élu à réélire, qu’au-delà de la sanction légale qu’appliquent les juges, il y a une certaine éthique exigée par la vox populi qui dit il y a des choses qui ne doivent pas se faire, des privilèges qui ne sont pas « justes ». On écouterait la vox populi, comme le projet EM serait issu d’une grande enquête menée par les marcheurs auprès des français (de manière tout à fait non scientifique, en tout cas non publiée). A première vue un grandiose micro-trottoir qui vaut bien les rencontres des candidats sur les marchés.

8) Les chantiers de simplification de la vie des PME et de dédoublement des classes d’école dans certaines zones ne susciteront certes pas que des débats techniques ; l’idée générale qui les soutend est certainement ressentie favorablement : la simplification administrative et le souci de l’éducation sont consensuels, reste à voir les modalités. Les deux autres chantiers concernent l’un la réforme du droit du travail, l’autre la refondation de l’Europe.

9) Dire que le peuple a donné mandat à EM de mener une profonde réforme du droit du travail me paraît inexact. Les votes Le Pen, Mélenchon, Hamon et quelques autres du premier tour étaient clairement hostiles à cela ; les péripéties de la Loi El Khomri l’avaient montré également. EM s’en fiche. Après consultation pour voir tout ce qui semble nécessaire pour bien libérer les facilités réclamées par les employeurs et ce qui semble nécessaire et possible de mettre comme « garde-fou » pour minimiser l’opposition sociale, EM veut passer en force en espérant une réussite rapide à l’Allemande : réduction du chômage, avec des emplois peu coûteux pour fourbir la croissance. Evidemment il y a un hic : cela fait des années que les entreprises allemandes fonctionnent dans un environnement nourri par 50% de plus de R&D en proportion du PIB qu’en France. La compétitivité n’est pas seulement dans le droit et le coût du travail dont s’accommodent très bien les entreprises étrangères déjà en France ou qui y investissent.

10) Sur la refondation de l’Europe, ici comme ailleurs à part sur la réforme du travail, rien n’est clair : que va lancer EM ? Si le peuple rêve encore d’Europe, ce n’est pas de celle que nous avons. Certes le peuple parait sentir que quitter les accords existants, quitter l’Euro pourrait être hasardeux, mais c’est parce que nous y paraissons pieds et poings liés, et certainement pas embarqués pour des opérations qui amèneraient des lendemains meilleurs. Il n’est pas sûr que sur toutes les questions européennes, les européistes de la droite modernisée et ceux de la gauche libérale de gouvernement aient les mêmes options. Que ce soit l’agriculture, l’immigration, la sécurité, la défense, les traités internationaux de commerce ou l’environnement. Et EM ne semble pas vouloir embarquer les Français, les Européens de base, dans des opérations faisables et capables de les mobiliser tout en paraissant prometteuses pour l’avenir.

11) L’entrée de Nicolas Hulot dans le gouvernement a mis l’éclairage sur la transition écologique qui pourrait devenir un nouveau domaine régalien ? Ce n’était pas visible dans l’EM de la présidentielle, mais cela est apparu après. La transition écologique pour laquelle EM n’a pas demandé de mandat ni annoncé de grand chantier a sa place dans l’imaginaire du peuple des électeurs, malgré les scores de misère des « écologistes ». Sur ce point une masse de non électeurs d’EM sont en espérance attentiste.

12) La place donnée au peuple, son rôle attribué, n’apparaissent pas bien importants. Les élus à l’assemblée l’ont été avec la plus forte abstention depuis plus d’un demi-siècle, ils forment donc un corps intermédiaire peu représentatif : si on retire également les blancs, le bloc majoritaire a été élu par un Français sur six. Ils ne semblent pas avoir l’intention de consulter leur base mais de faire bénéficier la France de leurs compétences. Le gouvernement va, pour le code du travail et autres peut-être, interroger les syndicats dits représentatifs qui eux- mêmes ne syndiquent pas un travailleur sur six. Difficile de soutenir l’idée qu’enfin le peuple est écouté. Les ordonnances sont réputées devoir être prises avant la fin de l’été. Le peuple appréciera à la rentrée. Les optimistes vont scruter la courbe du chômage – tous les trois mois seulement- et de la croissance. Les autres la montée des working poor et le déficit du commerce extérieur.

13) Il y aura aussi d’autres évènements heureux ou malheureux, pour distraire notre attention. Du Pain et des Jeux préconisait Néron pour occuper le peuple. EM se veut lui Jupiter. Nous aurons d’autres scènes après celle de Poutine à Versailles ou de la poignée de main à Trump. Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. A côté de la gestion technocratique, EM c’est aussi la politique spectacle. La foule aime. Mais la foule ce n’est pas la démocratie et le pouvoir du peuple. Et Jupiter tonnera peut-être sur un thème ou un autre en fonction de l’actualité.

14) Est-ce la fin des clivages idéologiques qui seraient solubles dans l’espoir de la réussite technocratique ? N’y aurait-il plus que dans les extrêmes, le rêve et la revendication égalitariste universelle d’un côté et le rêve et la revendication égalitariste identitaire – en fait communautariste- de l’autre ? La France insoumise d’un côté, le FN de l’autre sont-ils des dinosaures ou bien la proportionnelle promise par EM va-t-elle les remettre en selle ? Ou bien auront-ils l’occasion lors de tel ou tel train de mesures heurtant leur idéologie et leurs convictions de mobiliser de manière importante dans la rue ?

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.
Le 22 juin 2017


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