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Reconstruction de la société - Analyses convivialistes
en savoir plus sur cet ouvrage dirigé par Marc Humbert, publié au PUR de Rennes en 2017


NEW - Penser la situation politique après les élections de mai-juin 2017

TRIBUNE accueille ici mes points de vue convivialistes liés à l'actualité.
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Instaurer la convivialité au travail

Tribune publiée dans Ouest-France du lundi 26 juin 2017
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Le terme de convivialité est de plus en plus utilisé dans la conversation courante. Ce « moment convivial », que nous attendons tous avec plaisir, se passe en général le week-end ou après la journée de travail. Parce que, pour une grande majorité d’entre nous, le travail « ce n’est pas la joie », c’est le moins qu’on puisse dire.

Même si certains y échappent, la souffrance au travail est devenue une question brûlante. Que ce soit la souffrance physique liée à des atteintes dues à des efforts musculaires ou à des ingestions de molécules nocives, ou bien la souffrance psychologique, liée à des pratiques de management ou à la difficulté d’équilibrer vie personnelle et vie professionnelle. Que ce soit encore la souffrance d’avoir une rémunération insuffisante pour joindre les deux bouts ou encore de ne pas avoir d’emploi. Peu ont lâché prise complètement, mais les suicides sont trop fréquents, dans l’agriculture comme dans les bureaux des diplômés high-tech. Et ceux qui sont assis à mendier dans la rue sont trop nombreux.

La philosophe allemande Hannah Arendt a distingué trois manières d’agir dans notre vie. Notre vie active. Tant que nous sommes vivants, nous sommes actifs du matin au soir. Une partie de cette activité est devenue « travail », c’est ce que régente le Code du travail. Là, de manière concrète, nous sommes, dit Arendt, comme l’animal qui travaille (animal laborans) pour assurer sa survie et qui tend à être productif et à chercher l’abondance. Nous travaillons par nécessité. Pour gagner de l’argent, pour gagner notre vie. Nos efforts sont payés pour cela. Ce travail est une marchandise, un « capital humain », avec une quantité (la durée du travail) et un prix (le salaire). Ceux qui emploient cette marchandise, ce capital, s’efforcent de le rendre le plus productif possible, de tirer de son usage le plus de valeur possible sur les marchés. C’est une question rationnelle et technique.

Des états généraux pour reconstruire


L’époque moderne de la révolution libérale a mis tout le monde « au travail ». Chez les Grecs seuls les esclaves travaillaient, de même que les serfs sous l’Ancien Régime. Les nobles et le roi faisaient la guerre, la chasse et vivaient de leurs rentes. Et puis il y avait les artisans, les compagnons qui visaient à faire un chef-d’œuvre. C’est là la deuxième manière d’être actifs selon Arendt : créer une œuvre, un bel ouvrage, où l’on met tout son cœur. Comme le paysan qui prépare avec soin de beaux légumes pour ses « amapiens », comme l’infirmière qui prend le temps d’écouter son malade et lui donne son plus beau sourire. Comme l’enseignant qui dialogue avec ses élèves après la classe, pour les aider à comprendre. Comme le chaudronnier qui reprend sa soudure car il a un doute sur sa fiabilité …C’est l’homo faber, l’homme qui fabrique, nous dit Arendt, c’est la manière moins « animale », plus humaine, de s’activer pour produire. C’est une attitude qui rapproche de la convivialité.

Mais celle-ci n’arrive vraiment qu’avec la troisième manière d’être actif : la véritable « action » ; selon Arendt, celle qui met les hommes en relation entre eux, la politique. Là se décide comment vivre ensemble. Là se décide la convivialité. C’est de cette manière qu’il faut organiser notre vie et notre production. Cela est bien nécessaire d’engager des réformes. Cela nous concerne tous. Et il conviendrait que partout en France, dans les villes et les villages, se réunissent les états-généraux du pays pour reconstruire notre vie active avec moins de souffrance, et que nous ayons un Code du travail qui le permette.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.


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Peut-on imaginer un monde meilleur?

Tribune publiée dans Ouest-France du lundi 24 avril 2017
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Le titre de ce point de vue est-il pertinent ? Pourquoi imaginer un monde meilleur ? On n’a jamais vécu aussi longtemps, grâce aux progrès de la médecine et des nouvelles technologies. Michel Serres souligne qu’en dépit de tous les conflits et attentats qui nous frappent, les statistiques disent un monde qui n’a jamais été aussi sûr. Il nous rappelle que la Seconde Guerre mondiale fit soixante millions de morts, dont plus d’un demi-million de Français.

Le monde d’aujourd’hui est moins meurtrier. Pourtant, ce qui se passe ici et là, comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan et à ses portes, a provoqué la mort de plusieurs millions de personnes. Ceci est inadmissible pour ceux qui ont le souci de la paix et de la sécurité de chacun. De même la famine et plus largement la sous-nutrition qui touche encore près d’un milliard d’êtres humains nous indignent.

Nous nous sentons aussi mis en péril par l’érosion de la biodiversité et le réchauffement climatique, l’air qui devient irrespirable à Paris comme à Pékin, la montée des cancers liés aux produits chimiques. Vu ce qui est fait face à ces problèmes, de nombreux citoyens désespèrent d’une démocratie de basse intensité alors que les technologies de l’information donnent à des firmes comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) des pouvoirs discrétionnaires sur notre vie collective et privée.

Le moral du citoyen moyen pâtit en outre de ce que ses conditions matérielles de vie ne progressent plus depuis quarante ans tandis que la concentration des revenus et des patrimoines s’accompagne de la montée des inégalités et du précariat.

"Avec l'esprit de fraternité"


Alors, face à cela, oui, c’est un devoir de s’essayer à imaginer un monde meilleur.

Que peut-on faire ? En quelques années on ne peut pas renverser la situation. Mais il faut au plus vite viser ce monde meilleur, en s’inscrivant dans une perspective de long terme. Ne pas accepter la poursuite des tendances néfastes, ne pas se contenter de chercher des remèdes à leurs effets, mais commencer à les courber pour évoluer autrement. Pour cela, ouvrir des chantiers sur toutes ces questions, en mobilisant les parties prenantes animées par cette vision et guidées par quelques principes, pensent les convivialistes (1).

En premier, il faut un strict respect de notre commune humanité et traquer toute discrimination. C’est se comporter avec l’esprit de fraternité rappelé par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ensuite, nous devons nous rappeler que ce qui nous permet de vivre et de grandir vient de notre solidarité, celle de la vie en société. C’est l’esprit d’équipe qui est notre force, c’est tenir à notre commune socialité disent les convivialistes.

Il ne faut pas pour autant négliger les individualités. Ensemble elles construiront le futur, si chacune peut exercer son pouvoir d’être et d’agir, sa liberté. Les rivalités et les affrontements seront créateurs s’ils ne dégénèrent pas en violence, si l’égalité de chacun fait que les uns et les autres sont soumis à la loi démocratiquement décidée.

Si ces principes simples sont respectés nous construirons un monde meilleur. Il faut y tendre en ouvrant de multiples chantiers sur tous les domaines de notre vie. C’est un travail citoyen, auquel de nombreux groupes et intellectuels s’emploient déjà.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes.
(1) Marc Humbert a dirigé l’ouvrage Reconstruction de la société – Analyses convivialistes que viennent de publier les Presses Universitaires de Rennes avec une préface d’Edgar Morin.


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Ni de droite, ni de gauche ?

On ne peut se réclamer des idées de la gauche, et cependant rejoindre Macron.
Macron n’a pas pour objectif de nous faire évoluer vers plus de justice sociale. Sa visée est de mieux nous adapter à la marche -qu’il pense inéluctable- du monde, ce qui exige un traitement technique et pas politique. Exemples : étatiser l’UNEDIC, exempter les actions de l’ISF. Ce sont là des « techniques » supposées politiquement neutres et aptes à nous remettre sur les rails d’une croissance perpétuelle. Et inverser ainsi la courbe du chômage. Une illusion au lieu de se préoccuper en priorité de la justice sociale, du partage, et des enjeux écologiques.
Ce n’est pas dépasser le clivage gauche-droite, c’est renier les orientations politiques et les exigences des valeurs de la gauche.Ci-après un petit texte sur différentes manières de se dire ni de droite, ni de gauche ?


Tribune publiée dans Ouest-France du mardi 14 mars 2017
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Pour parler de droite et de gauche, il faut d’abord les définir. Ce sont des orientations politiques. La droite met en avant le maintien de l’ordre, de la moralité, la hiérarchie des pouvoirs et des places méritées sur les marchés. L’orientation de gauche cherche plus d’égalité et met en avant la justice sociale, la régulation étatique, l’évolution des mœurs et une volonté de transformer le monde. En simplifiant, la droite est conservatrice et la gauche, revendicative.

Pour être élu, faut-il se dire de droite ou de gauche ? Cela a été le cas en France lors de presque toutes les présidentielles depuis 1974. Résultats : un président élu avec moins de 55 % des suffrages, montrant un certain équilibre entre droite et gauche. À l’exception de 2002. Là est apparu autre chose que ce clivage droite-gauche : presque 17 % des votants avaient choisi l’extrême droite.

«Ni droite, ni gauche» peut donc conduire à l’extrême. Le Front national met les partis de gauche et de droite dans le même sac, sous le sigle «UMPS». La droite extrême est fortement nationaliste, xénophobe, mais pour un ordre socialement juste et une hiérarchie paternaliste, récemment assouplie sur la question des mœurs.

Dans le passé plus ancien, la France a vécu une autre forme de «ni droite, ni gauche». En 1914, la gauche de l’internationalisme prolétarien a abandonné son pacifisme et son opposition à la droite pour faire l’union sacrée de la patrie face à l’ennemi. Au sortir de 1945, la droite a contribué à plus de justice sociale.

Le dilemme des socialistes


En 1958, de Gaulle a réactivé pleinement le système de planification concertée entre les patrons, les syndicats de travailleurs, les experts sous la houlette de l’État comme une ardente obligation. Dans les entreprises, il a incité à la participation et à l’intéressement des travailleurs. Le «ni droite, ni gauche» peut donc aussi signifier conduire une collaboration entre le haut de la hiérarchie et la base, dans un contexte de croissance économique et de redistribution par l’État providence.

La droite, au pouvoir de 1958 à 1981, a mené une politique assez sociale : Giscard d'Estaing a quasi nationalisé la sidérurgie et étendu la protection des chômeurs. Mitterrand, lui, s’est converti à une politique pro-marché. Le slogan de sa réélection en 1988 est un «ni-ni» qui tourne le dos à la gauche et à la droite : ni nationalisation, ni privatisation. Il inaugure une gauche de gouvernement, qui aime l’entreprise au lieu d’essayer d’en obtenir des concessions. Qui libéralise les marchés, la finance, et mondialise.

Progressant sur ces pistes, la présidence Hollande - et le gouvernement Valls plus encore - a détricoté les acquis sociaux des Trente Glorieuses et pris des mesures économiques et sociales en contradiction avec une orientation politique de gauche, certes sans être pleinement de droite.

Emmanuel Macron se situe dans cette veine «ni droite, ni gauche». Lui, comme d’autres de gauche ou non, croit ce que proclamait Christian Perret (chargé de l’Industrie de 1997 à 2002): les lois de la mondialisation libérale, comme les lois de la gravitation, on ne peut pas y échapper. Il est juste possible de s’adapter en calculant bien.

Une autre partie de la gauche, derrière Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon, continue de penser que la politique ne se résume pas à ce que le juriste Alain Supiot appelle «le gouvernement par les nombres». C’est tout le débat que sont invités à trancher les électeurs socialistes à l’occasion de cette présidentielle.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes.


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La place du travail dans nos vies, vieux débat

Tribune publiée dans Ouest-France du mardi 31 janvier 2017
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Benoît Hamon n’est pas seul dans son combat pour l’instauration progressive d’un revenu universel. Dix économistes de grand renom, emmenés par Thomas Piketty, soutiennent l’idée. En face, leurs opposants trouvent son coût exorbitant. Le cœur du désaccord ? Non, implicitement, ce projet remet en cause le principe idéologique voire religieux de nos sociétés : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Toute peine mérite salaire et, par symétrie, sans travail pas de rémunération. L’insertion dans la société capitaliste ou socialiste se fait par le travail rémunéré.

La question d’un revenu non lié au travail pose donc celle de la place du travail dans nos vies. « L'idée que nous avons aujourd'hui du travail n'a pas deux cents ans. Pour comprendre la place qu'il occupe dans notre société, un coup d'œil rétrospectif et une comparaison avec d'autres sociétés sont nécessaires. Le travail n'a pas été de tout temps et n'est pas universellement synonyme d'épanouissement personnel ni considéré comme source de toute richesse ». Ces lignes ont été écrites en 1995, par le groupe "Le travail et l'emploi à l'horizon 2015" présidé par Jean Boissonnat pour le Commissariat du Plan. Proposer un revenu universel c’est rendre hommage à cette analyse.

En 1995 déjà, le rapport Boissonnat


Le groupe de Jean Boissonnat incitait le gouvernement, au lieu d’engager une lutte directe contre le chômage, à procéder à une réorganisation de nos activités, de notre travail, de nos emplois, bref de notre vie. Et en premier, de distinguer à nouveau ces trois concepts. Nos activités, c’est ce que nous faisons sans rémunération et surtout pour nous ou nos proches. Le travail c’est ce que nous faisons contre une rémunération. L’emploi c’est une tâche à accomplir pour fournir un produit ou un service dont la société a besoin.

L’essor du marché les a rapprochés mais un autre mouvement long de nos sociétés incite à les distinguer à nouveau. C’est la tendance séculaire à la diminution du temps de travail. Le rapport évaluait qu’en 2015 elle serait de 1500 heures c’est-à-dire … 32 h par semaine ! L’argument n’est pas de faire face à une raréfaction du travail ou de décréter la réduction du temps de travail, mais de penser la ré- organisation de nos vies, entre activité, travail rémunéré et tâches à accomplir « socialement ».

La logique des travaux du Plan était d’écrire des scénarios, Jean Boissonnat souhaitait que le gouvernement choisisse celui de la coopération. La voie tracée est alors celle d’une transformation du droit du travail dans un cadre de cohérence des droits et des devoirs, garanti par l’Etat, en charge de la réduction des incertitudes et des inégalités. Son idée phare est celle du contrat d’activité englobant le contrat de travail, avec un temps individuel variable « co-décidé entre employeur et salarié au sein d’un cadre collectif négocié entre les partenaires sociaux ». Le rapport envisage des instances multipartites décentralisées, faisant donc intervenir les collectivités locales – comme le suggère le juriste du travail Alain Supiot, du collège de France.

Ce contrat individuel d’activité devait « absorber une partie des multiples dispositifs et des actuels mécanismes de financement de la formation, du chômage » etc. Aujourd’hui, dans cet esprit, peut-être le Plan ajouterait-il, et du revenu universel. L’idée de ces propositions était qu’elles soient mises en débat, sans les dissocier, pour garder leur cohérence et permettre de construire une nouvelle politique pour l’activité, le travail et l’emploi.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes.


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