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Fidel Castro: la fin du dernier mythe?

Tribune publiée dans Ouest-France du mercredi 30 novembre 2016
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Mme Thatcher l’avait proclamé : « il n’y a pas d’alternative au libre marché ». Des propos confirmés par la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. Seul Fidel Castro maintenait le mythe. Cuba résistait au marché libre. Ceci malgré les énormes difficultés rencontrées par la perte du soutien d’une URSS disloquée et le renforcement du blocus américain.

Pourquoi cela a-t-il été possible ? Comment le régime Castriste, avec ses spécificités, a-t-il finalement tenté, depuis dix ans d’organiser sa propre version hybride du marché et de la solidarité ?

Avant la révolution, les Cubains, sous une dictature alliée des Etats-Unis, vivaient tout aussi miséreux et exploités que leurs voisins d’Haïti ou de la République Dominicaine. Fidel Castro a imposé un régime totalitaire. Son éthique de la solidarité n’acceptait aucune dissidence. Nul ne pouvait critiquer la révolution et le régime en dehors des comités de quartier. La propriété privée a été abolie, le régime était celui du parti unique. Les dissidents étaient emprisonnés, souvent torturés, parfois fusillés. Le pays a compté jusqu’à 70 000 prisonniers politiques. Amnesty a été expulsée, et l’opinion publique internationale a condamné le non-respect des droits de l’homme.

Pourtant le peuple ne s’est pas soulevé en masse comme en d’autres lieux. Pourtant les trois derniers papes ont rendu visite à Fidel Castro, et pas seulement parce que les prêtres et les Eglises n’ont pas été poursuivis pour propagation de la religion. La raison en est la réelle solidarité sociale qui a prévalu à Cuba au bénéfice de tous. A la différence de bien des pays plus ou moins « libres », il n’y a eu, à Cuba ni enrichissement éhonté des élites ni montée des inégalités mais au contraire élévation des conditions matérielles de vie pour le plus grand nombre.

Régime autoritaire et progrès humain


Cette réalité est objectivée dans les indices de développement humain publiés par les Nations-Unies encore en 2014. Alors que les pays voisins sont au 101e rang, pour la République Dominicaine et au 163e, pour Haïti, Cuba est loin devant, au 67e rang. Avant la Turquie (72e), l’Ukraine (81e), la Thaïlande (93e), la Tunisie (96e), le Vietnam (116e), le Maroc (126e) ou le Cameroun (153e).

Les biens communs à Cuba y sont de qualité et gratuits – ce qui réduit le montant nécessaire de revenus monétaires. Tous les Cubains ont eu plein accès à l’éducation, à la culture, à la santé et ont partagé les biens matériels, certes parfois rares : l’abondance y est frugale. L’espérance de vie y est de 79 ans, comparable à celle des pays riches. La science cubaine est au top mondial, par exemple en médecine, en agro-bio-technologies, en climatologie.

Seul pays à être sorti du sous-développement sans avoir fait monter les inégalités, Cuba affronte depuis dix ans le défi de restaurer les libertés et de construire une hybridation de la solidarité avec le marché. Ces dernières années Fidel Castro s’était convaincu que la délibération, la négociation, pouvaient domestiquer le marché. Comme il lui a été possible de faire négocier la paix par les révolutionnaires colombiens (Farc), avec leur gouvernement de droite, Cuba devait négocier avec les Etats-Unis. Persuadé que la solidarité y gagnerait et que le libre marché devrait reculer pour faire face à l’étendue de la pauvreté et au désastre écologique mondial. Pour lui, il fallait tenir bon sur la solidarité : Hasta la victoria, Siempre !

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.


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APE : l’ouverture forcée remplace la Coopération

La France officielle n’entend pas être redevable de ce que subirent des millions de Noirs réduits en esclavage ou de ce que des millions d’êtres humains aient été colonisés sans ménagement et les ressources de leurs territoires exploitées au bénéfice de la métropole. Laissant le passé au passé, le Général de Gaulle avait en revanche décidé en 1959 que l’avenir devait être construit en commun et que la coopération était une obligation impérative.

La France se devait d’aider les jeunes nations selon le terme de ce grand économiste, François Perroux, co-fondateur de la revue Economie et Humanisme, et du concept de développement. Il signifiait par-là, la nécessité de contribuer à l’élévation générale du niveau de vie matérielle des populations, pour permettre à chaque habitant de ces territoires d’y trouver du travail et de s’y épanouir dans des conditions dignes des progrès que l’humanité connait depuis la révolution industrielle.

Au-delà de ce que prévoyait comme association le traité de Rome en 1957, la France gaullienne a été à l’initiative de la convention de Yaoundé signée par l’Europe en 1963. Celle-ci a été suivie de plusieurs autres faisant des relations entre l’Europe et les pays dits ACP (anciennes colonies d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique) un modèle mondial pour la coopération Nord-Sud. Cette coopération était en France portée politiquement par un ministère de la coopération de plein exercice de 1959 à 1999, avec de grands ministres de droite comme de gauche, comme le furent par exemple Yvon Bourges et Pierre Abelin ou Jean-Pierre Cot et Charles Josselin.

Soumission de la coopération à la compétition généralisée


Avec le 21ème siècle, le souci de la coopération est confié à un secrétariat d’Etat attaché au Ministère des affaires étrangères, et à une direction dite d’abord « de la coopération internationale et du développement ». Elle devient en 2009 direction « de la mondialisation, du développement et des partenariats ». Des partenariats dans l’esprit des APE, accords de partenariats économiques par lesquels l’Europe, convertie à la généralisation du libre-échange promue par l’OMC, remplace les anciennes conventions avec les pays ACP. Les APE signent la soumission du modèle européen à la mondialisation néo-libérale de la compétition généralisée.

La négociation forcée des APE pour remplacer les anciennes conventions a été lancée en 2000 pour ouvrir l’Afrique, les ACP à la mondialisation. Malgré les résistances des petites paysanneries et des sociétés civiles locales, l’Europe a imposé la date butoir de 2014 pour aboutir. Les gouvernements locaux, dont on sait le degré de dépendance vis-à-vis de l’Europe, de la France, ont dû accepter mais rechignent encore à signer des accords qui sont pour eux du type de ce qu’est le TAFTA que la France dit refuser pour elle et l’Europe, vis-à-vis des Etats-Unis. Le seul adoucissement proposé par la France à l’ouverture des frontières exigée par l’Europe, a été de remplacer la libre ouverture progressive à 80% des produits européens en 15 ans à une ouverture pour 75% des produits en 20 ans.

Ceci n’est pas coopérer à l’industrialisation des ACP qui ont besoin de soutiens et de protections pour y améliorer les conditions matérielles de vie du plus grand nombre. Ce n’est pas ainsi qu’au Mali et au Sénégal, par exemple, tous pourront peu à peu bien vivre sur leurs territoires et ne pas rêver de franchir des déserts et la méditerranée pour rejoindre une Europe qui se ferme. Si nous ne restaurons pas l’esprit et la pratique de la coopération, la solidarité internationale s’épuisera à panser les maux de la mondialisation et de l’immigration.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.


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De bonnes raisons de s'inquiéter du Ceta

Tribune publiée dans Ouest-France du mardi 1er novembre 2016
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La signature du Ceta, le traité de libre-échange avec le Canada, a été retardée par la forte réticence de la Wallonie. Pourtant les experts font miroiter que l’accord serait source d’une forte croissance. Durant les neuf années de négociation qui ont abouti à la création de l’Organisation mondiale du commerce, en 1995, la même promesse avait été faite. Et non tenue : la croissance mondiale n’a pas cessé de ralentir.

Même avec la signature du Ceta et du Tafta (son équivalent pour les échanges avec les États-Unis), la croissance resterait atone. Nous sommes loin des Trente glorieuses, période d’expansion économique traversée sans OMC ni Ceta ou Tafta. Certes, cette croissance des pays riches s’est faite en important (exploitant) les ressources naturelles « outre-mer » et en y exportant nos produits, parfois les armes à la main, dans des pays récalcitrants que nous forcions à ouvrir leurs frontières.

Si cet échange international a favorisé les pays riches, c’est en résistant à ses règles que des pays pauvres, indépendants, ont commencé à rattraper l’abondance matérielle occidentale. Car ce n’est pas le libre-échange international qui est le réel moteur de la production et de sa croissance, ce sont les innovations qui permettent de répondre à des besoins réels et d’en créer de nouveaux.

A l’échelle de la planète, après 250 années de fonctionnement, la brillante évolution industrielle a atteint son apogée. L’ouverture totale des frontières n’y changera rien. Plusieurs arguments plaident pour un retour à la position raisonnable d’Adam Smith, le père de l’économie politique. Le commerce entre nations, écrivait-il, doit concerner les surplus : exporter ce que l’on produit en sus de la consommation nationale et importer ce que nous ne pouvons produire.

Avons-nous besoin du boeuf canadien?


Cheminer vers cette position permettrait d’éliminer progressivement un pourcentage élevé du commerce actuel de marchandises et, donc, de réduire les coûts des transports et leurs conséquences sur l’environnement.

Un autre argument concerne le fait qu’entre pays inégaux, le libre-échange n’est pas favorable à tous, comme le disait le Nobel d’économie Maurice Allais. Pour le Ceta, par exemple, les différences entre agricultures canadienne et européenne conduisent à autoriser une importation massive de viande de bœuf. En avons-nous besoin au vu de nos excédents ? Le consommateur serait gagnant à court terme, en prix, les agriculteurs des perdants immédiats ; et à plus long terme ?

Le fondamentalisme de marché, appuyé sur une théorie économique hors-sol, a fait croire que la mondialisation serait heureuse et le jeu du marché gagnant-gagnant. L’opinion publique comprend désormais qu’il n’en est rien, que seules les régulations peuvent préserver la cohésion nationale et planétaire.

Les Wallons ont obtenu, sur la promesse d’un peu de régulation du Ceta, un projet de véritable Cour internationale pour traiter des litiges entre firmes multinationales et Etats. L’exemple des traités de libre échange en place montre en effet que le système prévu conduit en général à condamner les Etats.

Ce petit plus ne règle pas les questions de fond. En matière agricole, les Européens voudraient se nourrir sainement et sans OGM – ce n’est pas garanti au Canada-, tandis que nos agriculteurs font face à de grandes difficultés, dans le lait, l’élevage... Avec le Ceta, ce serait pire. Ce n’est donc pas le Ceta, ni plus de marché qui est espéré de Bruxelles, mais une véritable politique agricole !

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.


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Alstom à Belfort, enjeu d’une bataille mondiale

Tribune publiée dans Ouest-France du mercredi 28 septembre 2016
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La France a été longtemps, avec d’autres, un pays qui imposait sa loi et ses champions au reste du monde, avec des secteurs d’excellence, soutenus par l’Etat. Mais les voilà soumis à une pression mondiale d’une ampleur et d’une intensité croissantes. Alstom est sur un des terrains de cette bataille planétaire. Fermer, ou maintenir quelque temps Belfort, ne permet pas de gagner la bataille.

Faut-il tenter le patriotisme industriel ? Ce n’est qu’un expédient, un recul derrière des barrières précaires. L’ancienne Alsthom avait été rachetée (1969) par la CGE, qui devint le fleuron national des télécommunications, du rail puis des chantiers navals, objet de toutes les attentions publiques. Renommée CIT-Alcatel, elle est nationalisée en 1982, privatisée en 1987, puis se « mondialise ».

Dite Alcatel-Alsthom, elle se recentre sur les télécoms et se sépare d’Alsthom. Côté Alcatel, la mondialisation signifie la dissolution dans Lucent, une entreprise américaine, qui, de déclins en déclins, malgré les soutiens publics français, est finalement rachetée (2015) par le finlandais Nokia. Alstom vient (2015), quant à elle, de lâcher une de ses branches à General Electric. Le patriotisme industriel avait accompagné de la même façon Péchiney le fleuron de l’aluminium ou encore Usinor, le fleuron de l’acier, jusqu’aux mêmes désastres. Pour sauver Alstom, et le reste de l’industrie française, il faut autre chose.

« Le libre-échange non régulé est suicidaire »


Comprenons cette bataille, ici, dans le rail et les TGV. La France a rejoint (1972), puis rattrapé (1981) le Japon – ce fut lui le pionnier en 1964- et ensuite a fait jeu égal avec de nouveaux concurrents européens et canadien (Bombardier). Tant que nous étions encore aux prises avec des pays avancés aux niveaux salariaux comparables et en vendant sur leurs marchés et sur ceux du reste du monde en retard technologique, pas de problème. Mais cela est fini. Les marchés sont dans le reste du monde où des pays ont rattrapé la technologie tout en maintenant des salaires bas.

La Chine a sorti en 2010 un TGV dit 100% chinois, entrant derechef dans la bataille mondiale. Avec une compétitivité coût – de la main d’œuvre et de l’acier entre autres- et technologique -par imitation et apprentissage et grâce au plus vaste réseau ferré à grande vitesse du monde (déjà près de 20 000 kms). Avec une firme géante la CRRC, d’une taille supérieure à celle d’Alstom, Siemens et Bombardier réunis, elle veut couvrir la planète de ses TGV. Elle a emporté en août 2016, un contrat avec l’Indonésie, elle a perdu de peu face à Alstom en Californie. Comme on le sait ce contrat fera tourner des usines en Amérique et pas en France.

Dans ces conditions, affirmons, avec le prix Nobel d’économie Maurice Allais, que le libre-échange non régulé, prôné par l’OMC et l’Union Européenne, est pour nous suicidaire. On ne peut subventionner une entreprise, on ne peut passer un marché public de gré à gré (Alstom s’est ainsi vu préférer un Allemand par la SNCF en juillet). Mais on peut devoir transférer la technologie et fabriquer localement. Alors ?

Il faut réguler la division internationale du travail, c’est-à-dire organiser de manière négociée et coopérative la répartition internationale des tâches de production, la diffusion des technologies et le développement. Et cesser de croire que les marchés peuvent être libérés de tout pouvoir et amener ainsi une situation optimale pour tous. Quittons l’idéologie fondamentaliste du marché comme l’appelle Stiglitz, un autre prix Nobel.

Marc Humbert
Professeur d’économie politique à l’université de Rennes 1.


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